Mots pigés (exercices d'écriture)

Mot pigé: Voyeur

21 mai 2018

Elle regarde droit vers moi à travers la fenêtre mais comme il fait nuit, je suppose que si je reste immobile, elle ne remarquera rien. Elle répète son discours. Normalement c’est devant le miroir mais ce soir elle s’adresse à l’horizon. Au noir. Au vide. Il y a des jours et des nuits qu’elle répète. Pourquoi n’arrive-t-elle pas à dire, simplement ? Il y a si longtemps que je l’observe que j’ai pu lire sur ses lèvres quelques mots, interpréter quelques intentions. Je connais le propos. L’histoire se répète. Comme hier et comme demain. Ou peut-être que ce sera la dernière fois.

 

Elle portera sa robe marine, celle qui lui va comme un gant et lui procure un teint de pêche.
À ce qu’elle dit.

 

Si seulement elle savait que je sais. Si seulement elle savait que chaque soir depuis la dernière fois je me pointe à sa fenêtre et l’observe dans chacun de ses va-et-vient. Je sais l’heure à laquelle elle mange. Je sais qu’en moyenne un soir sur trois elle flanche pour un petit verre de blanc. Qu’elle sirote longtemps. Je sais qu’elle regarde peu la télé mais écoute beaucoup de musique puisque je la vois danser à presque chacun de ses déplacements. Parfois elle éclate d’un grand rire franc. La radio, sûrement. Je sais quand elle manque de lait pour son café du lendemain puisque je la vois faire des aller-retour au dépanneur du coin, où autrefois elle s’arrêtait tous les matins acheter son paquet de clopes. Elle disait que l’antipathique propriétaire avait besoin de compagnie. Elle s’était donné comme défi de le faire sourire. Je sais quand elle pleure, je sais quand elle s’ennuie, je sais quand elle sort avec je ne sais qui. Je sais qu’elle écrit beaucoup. Ça, c’est nouveau, il me semble.

 

Elle portera sa robe marine et un rouge à lèvres rose pâle. Sa manucure sera parfaite.
« Les hommes remarquent ces petites choses », dit-elle toujours.

 

Je l’observe essayer de se convaincre de tout. Je l’espionne dans ses incertitudes, celles qu’elle tente de cacher à tous et à elle-même depuis qu’elle est femme. Je la regarde ainsi puisqu’il n’y a qu’ainsi que j’ai réellement accès à elle.

 

Elle sourira comme si c’était une journée comme les autres.
La température sera parfaite puisqu’elle s’en assurera.
Comme si les drames s’adoucissaient avec le beau temps.

Elle s’informera de la météo et téléphonera la veille comme elle l’a fait chaque fois.
Garder le contrôle.

Surtout.
Le plus possible.
Sur tout.
Ne pas flancher.
Surtout pas.

 

Il n’y a aucun doute que ce discours, c’est à moi qu’il s’adresse. Je le sais à sa gestuelle. Elle gesticule différemment, avec moi. Davantage, en fait. J’ignore si c’est pour cacher ou pour dévoiler. Elle répète et prend même, de temps à autre, une petite pause pour me laisser l’occasion de réagir. Depuis quand prévoit-elle ainsi mes réactions ? Depuis combien d’années arrive-t-elle à tout calculer ?

 

Elle commencera par s’informer de moi, de mon travail, de mon chien.
M’écoutera-t-elle vraiment ?

 

Je l’ai même observée pendant qu’elle me parlait au téléphone. Elle m’a appelé alors que j’étais posté devant chez elle. Je l’ai vue me raconter des banalités, le front échoué dans sa paume gauche. Une posture qui décalait avec son ton. Nous faisions semblant de rien.

 

Elle mettra ses gants blancs.

 

Je vois s’éclairer la salle de bain. À la même heure qu’hier et qu’avant-hier.

 

Derrière sa luminosité une inquiétude pointera.

 

Dix minutes. Le temps de nettoyer son visage, ses dents. De s’observer à travers la glace. De répéter encore un peu, peut-être. De tirer les petites rides qu’elle a autour des yeux. De prendre ses cachets.

 

Elle me dira qu’elle doit me parler de quelque chose.

 

Elle entre dans sa chambre. Laisse glisser sa chemise sur ses maigres épaules pour enfiler son peignoir.

 

Inspire. Expire.

 

Se dirige vers la fenêtre. Me regarde droit dans les yeux.

 

— Il est revenu, mon chéri.
— Je sais.
— Je suis malade.
— Je t’ai espionnée, Maman.
— Je sais.

 

 

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