Journal

Le barman

7 mai 2018

 

 

Ces derniers temps, y’a qu’ici que j’arrive à écrire. À la maison, le chat, par sa seule présence, couché en boule, m’incite à ne rien foutre, et partout ailleurs quelque chose vient me distraire : le choix douteux de la musique, l’éclairage trop fort, les tables trop collées, le manque de lait dans le latté. Une roche dans le soulier. J’entre idéalement bien avant l’heure de pointe, m’installe au bar et mets ma switch à « bulle ». L’endroit se rempli sans même que je le remarque. Faut dire que j’ai la bulle étanche. Il y a quelque chose de sécurisant à fréquenter régulièrement le même endroit et pourtant ça finit toujours par me rendre inconfortable. Être client régulier vient avec une certaine dose de familiarité j’imagine, avec des privilèges peut-être, même. Je ne parviens jamais à ce stade. Je change d’endroit avant qu’on me reconnaisse. Avant qu’on appréhende ma visite chaque dimanche. Avant qu’on me serve mon café comme je l’aime sans même que j’aie à le commander. Ce serait rassurant, pourtant. Je me mets une pression incroyable.

Je m’épuise.

Y’a qu’ici que j’arrive à écrire mais pourtant, aujourd’hui, rien n’avance. J’y suis depuis trois jours, semble-t-il. J’aimerais un deuxième café mais il m’est impossible d’attirer l’attention de Vincent, le nouveau barman. Je crains que ma demande soit la goutte de pression qui le fasse s’écrouler devant mes yeux. En général, je peine à me faire voir des serveurs. Lever la main, le ton, arrêter quelqu’un dans son élan… Je préfère attendre que les regards se croisent, pour ensuite passer ma commande désolée-s’il-vous-plait-merci-c’est-gentil. Avec un sourire, c’est plus poli. Le défi en ce moment précis, c’est de réussir à attirer l’attention de Vincent sans attirer celle de son patron, qui n’attend qu’un signe d’un client impatient pour lui tomber sur le dos. Il est sans pitié, observe chacun des faits et gestes du p’tit nouveau et encercle au feutre noir la moindre erreur de sa part. Quatre torchons au lieu de cinq sur le bar. Un écart de conduite impardonnable. Il intimiderait un mur. Même moi, dans mon rôle de cliente passive, j’ai peur de le décevoir.

Je nage dans le malaise de Vincent alors que tout le monde autour s’en balance.

Regards. Enfin. « Désolée je pensais prendre un deuxième café mais finalement je vais prendre un verre de rousse s’il te plait merci c’est gentil » avec un sourire.

Deux minutes. Quatre minutes. Huit minutes. Douze minutes. Surtout, ne pas avoir l’air d’attendre.

Quatorze minutes. L’oeil pétillant, le novice tend le bras, fier de lui autant que je le suis, pour déposer le verre devant moi et dans une mise en scène parfaite du foutu karma, le verre glisse entre ses doigts. Au ralenti. Se vide. Complètement. Sur moi, le comptoir, l’ordinateur, le menu, le voisin, sa voisine, la voisine de la voisine.

Et le patron, comme tout le monde autour du bar, n’a absolument rien manqué du pire cauchemar de Vincent devenu réalité.

Si Vincent part se cacher de honte dans un placard, je le suis.

Vraiment, j’aurais dû rester avec le chat.

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2 Commentaires

  • Répondre Roy Elen 7 mai 2018 at 7:39

    Toujours aussi divertissant et tellement bien écrit. J’avais l’impression d’assister à la scène assise à quelque part dans un coin du restaurant ! Que ça fait du bien de te lire à nouveau ! xxxx

  • Répondre patrice desroches 13 octobre 2018 at 6:09

    salut ma cher caro!!!!…….apres toutes ces années….tu me surprends encore et encore……quelle femme intelligente tu es….je n’en ai jamais douté mais la vraiment apres ces lectures…….c’est vraiment délicieux……tres tres hate de te lire encore…..tu peux etre fiere caroline…….bravo!!!…..et merci de partager……gros becs……..xxxxxxxxxxxxxxx

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